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100 ans de cinéma estonien

08.02.2012

PDF - Cinéma estonien 100

Le cinéma estonien, miroir de l’Estonie

LA NAISSANCE DU CINÉMA ESTONIEN

En 2012, le cinéma estonien fête ses 100 ans. Le photographe Johannes Pääsuke, qui parcourait l’Estonie pour photographier les paysans, acheta en 1912 une caméra et filma le vol de l’aviateur Utotchkine dans le ciel de Tartu. Très peu de temps après, au printemps de la même année, Pääsuke tourna un court-métrage intitulé Chasse à l’ours à Pärnu (Karujaht Pärnumaal). Cette satire politique, qui raconte sous forme d’allégorie la bataille électorale entre les Estoniens et les Allemands de la Baltique à Pärnu, est le premier film de fiction estonien.

Image du film Chasse à l’ours à Pärnu. Photo: Estonian Film Archives
Image du film Chasse à l’ours à Pärnu

Dans la Russie des tsars, l’Estonie était une province développée où les nouvelles inventions se diffusaient rapidement. La première représentation de cinéma eut lieu à Tallinn en 1896 avec un kinétographe T.A. Edison. L’appareil des frères Lumière arriva l’année suivante. Comme partout en Europe, les cinémas devinrent un lieu de prédilection pour les personnes issues de l’exode rural qui s’étaient installées dans les banlieues. Où cette population pauvre aurait-elle pu voir des pays lointains et des animaux exotiques si ce n’est au cinéma ? Les grands cinémas avaient leur orchestre, un buffet et même un jardin d’hiver.

Lorsque l’Estonie obtint son indépendance en 1918, les petits studios fraîchement créés essayèrent de faire des films d’aventure et des comédies. Les héros des films d’aventures n’étaient plus des personnages en hauts-de-chausses, mais des escrocs estoniens vêtus à la mode locale. C’est ainsi que vit le jour le premier long-métrage estonien, Les Ombres du passé (Mineviku varjud, 1924), qui évoque l’époque ancestrale de la liberté.

Dans les années 1930, les Estoniens importèrent d’Allemagne la mode du film documentaire : ils commencèrent à tourner des documentaires qui montraient la vie et la culture estoniennes sous un angle résolument positif. Le studio Eesti Kultuurfilm (1936) propageait déjà l’estonité comme valeur nationale. Après quelques tentatives, on renonça à faire des films de fiction pour des raisons économiques (le marché était trop petit). Les films de divertissement américains et allemands dominaient, mais les cinémas étaient obligés de montrer également des actualités cinématographiques nationales. Les films étaient soumis à une précensure qui ne concernait pas les autres domaines artistiques.

Le premier film parlant fut projeté en Estonie en 1929. Il s’agissait du Fou chantant (The Singing Fool), dont la première avait eu lieu aux États-Unis l’année précédente.

LE CINÉMA ESTONIEN SOUS LE JOUG SOVIÉTIQUE

Après l’incorporation de l’Estonie dans l’Union soviétique en 1940, la production et la distribution cinématographique furent centralisées et les cinémas furent inondés de films de propagande russes. Après la guerre, la production cinématographique fut concentrée dans le studio de cinéma de Tallinn, Tallinnfilm depuis 1963. En 1954, ce studio commença à réaliser indépendamment des films de fiction et, à partir de 1957, des films de marionnettes. Les scénarios dans un premier temps puis les films ensuite étaient bien entendu approuvés par le Comité cinématographique de Moscou. Seules les actualités cinématographiques étaient confiées aux autorités locales. Elles devaient répondre aux mêmes exigences que la presse écrite.

La production cinématographique estonienne ne prit paradoxalement son essor qu’à partir des années 1960, lorsqu’une équipe de professionnels fut réunie au studio Tallinnfilm. Les cinéastes créaient leurs mondes autonomes, mais le cinéma était un art national, financé par l’État et contrôlé par des rédacteurs/censeurs communistes. Les cinéastes créaient sous le joug de la propagande.

Au cours de ses cent ans d’existence, le cinéma estonien n’a été le terrain de jeu des créateurs indépendants de l’État que les vingt premières et les vingt dernières années. Pendant les vingt dernières années, le cinéma dépend toujours financièrement de l’État, mais n’est plus soumis à des exigences idéologiques.

STATISTIQUES ET CLASSEMENTS

En 1970, les Estoniens allaient au cinéma 23 fois par an, en 1980 10 fois et en 2000 seulement 1,1 fois. En 2010, ce chiffre était de 1,6.

Il est intéressant d’observer les films réalisés en Estonie et les tendances qui les caractérisent sur la base de deux classements. Le premier est celui des dix meilleurs films estoniens de tous les temps. Il a été élaboré par les membres de l’Union estonienne des journalistes de cinéma et prend en compte tous les films de fiction de 1912 à 2002.

Les 10 meilleurs films estoniens de tous les tempsAnnéeRéalisateurDescription
1. Le Printemps (Kevade)1969Arvo KruusementReprésentation lyrique de la jeunesse villageoise estonienne au tournant du 20e siècle, adaptation à l’écran des souvenirs d’écolier du très populaire écrivain Oskar Luts.
2. Démence (Hullumeelsus)1968Kaljo KiiskDrame théâtral modèle qui traite des mécanismes du pouvoir
3. Paysage idéal (Ideaalmaastik)1980Peeter SimmFilm dont le héros lyrique et irresponsable regarde avec ironie la vie des kolkhozes sous Staline
4. La Dernière relique (Viimne reliikvia)1969Grigori KromanovFilm d’aventure historique, romantico-ironique
5. Georgica (Georgica)1998Sulev KeedusDrame d’époque existentiel, les personnages sont sur une île qui sert de terrain d’essais militaires aux forces aériennes soviétiques dans les années 1960
6. Nipernaadi le vagabond (Nipernaadi)1983Kaljo KiiskFilm romantique sur un écrivain qui sillonne la campagne en été et offre du rêve aux jeunes filles, adaptation de Toomas Nipernaadi, le populaire roman d’August Gailit
7. L’Auberge des visiteurs de l’au-delà (Hukkunud Alpinisti hotell)1979Grigori KromanovHistoire inspirée du roman de science-fiction éponyme des frères Strougatsky
8. Jeux pour enfants d’âge scolaire (Naerata ometi)1985Leida Laius et
Arvo Iho
Film douloureux sur la vie à l’orphelinat
9. Le Nouveau Vieux-Païen du Fond-de-l’Enfer (Põrgupõhja uus Vanapagan)1964Jüri Müür et
Grigori Kromanov
Adaptation à l’écran du roman allégorique éponyme de l’écrivain Anton-Hansen Tammsaare.
10. Un nid au vent (Tuulte pesa)1979Olav NeulandUn paysan estonien de l’après-guerre pris entre les autorités communistes et les partisans cachés dans les forêts qui les combattent.

Dans cette liste n’apparaissent pas des films populaires comme la comédie devenue aujourd’hui un film culte Les Hommes ne pleurent pas (Mehed ei nuta, 1968, réalisateur Sulev Nõmmik) ou le film romantique de jeunesse Gravé dans le marbre (Nimed marmortahvlil, 2002, réalisateur Elmo Nüganen) qui traite de la guerre d’indépendance de l’Estonie (1918-1920).

En été 2011, Postimees, le quotidien le plus lu d’Estonie, a demandé à 20 personnalités du monde du cinéma de nommer les meilleurs films tous genres confondus depuis la restauration de l’indépendance (1991-2011). Ce classement fait par conséquent apparaître aussi bien des films d’animation que des documentaires, deux genres cinématographiques de très bon niveau en Estonie.

Image du film Le Bal d’automne
Image du film Le Bal d’automne

Les meilleurs films de 1991 à 2011AnnéeRéalisateurDescription
1. Le Bal d’automne (Sügisball)2007Veiko ÕunpuuUne comédie de relations triste sur une cité-dortoir
2. 1895 (1895)1995Priit Pärn et Janno PõldmaDessin animé fantaisiste sur la naissance du cinématographe en France et dans le monde
3.-4. Georgica (Georgica)1998Sulev KeedusDrame d’époque existentiel, les personnages sont sur une île qui sert de terrain d’essais militaires aux forces aériennes soviétiques dans les années 1960
3.-4. Somnambule (Somnambuul)2003Sulev KeedusŒuvre cinématographique visuellement très raffinée sur la vie tragique dans un village de la côte estonienne après la grande guerre.
5.-7. Hôtel E (Hotell E)1992Priit PärnDessin animé sur un Européen de l’Est qui se rend à l’Ouest. Le réalisateur pose la question : laquelle des deux voies est une impasse ?
5.-7. In Paradisum (In Paradisum)1993Sulev KeedusDocumentaire artistique sur le monde carcéral, un meurtrier en série et son amante.
5.-7. Jonathan d’Australie (Jonathan Austraaliast)2007Sulev KeedusDocumentaire déprimant sur la vie actuelle dans les villages.
8.-9. Disco et guerre atomique (Disko ja tuumasõda)2009Jaak KilmiDocumentaire ludique, mystification du rôle de la télévision finlandaise dans l’émiettement   de la conscience de l’homme soviétique.
8.-9. Lotte de Gadgetville/série Lotte (Leiutajateküla Lotte/Lotte sari)2000-2011Heiki Ernits et Janno PõldmaDessin animé. Les aventures d’une petite fille chien curieuse et bienveillante.
10. Taevalaul (Taevalaul)2011Mati KüttFilm de marionnettes surréaliste, parmi les personnages figurent Sigmund Freud et Alfred Hitchcock.

Les films estoniens se voient rarement décerner un Grand Prix dans les grands festivals internationaux, mais l’Estonie a obtenu des prix et, surtout, présente chaque année des nouveaux films dans de nombreux festivals du monde entier. Les noms qui reviennent le plus souvent sont Kaljo Kiisk et Sulev Keedus. Keedus réalise avec succès des films documentaires. La tradition estonienne du film documentaire est restée vivace, mais la diffusion est à présent assurée par la télévision.

Image du film d’animation Hôtel E
Image du film d’animation Hôtel E

Le niveau artistique des films d’animation estoniens, tant dessins animés que films de marionnettes, est très bon depuis l’époque soviétique. On peut dire sans exagérer que les films d’animation estoniens sont chaque année invités dans les plus grands festivals internationaux d’animation. L’artiste et le metteur en scène de dessins animés estonien le plus connu dans le monde est Priit Pärn. En 2011, à l’occasion de 50e anniversaire de l’Association Internationale du Film d’Animation (ASIFA), les 50 films d’animation qui ont marqué les 50 dernières années ont été choisis parmi 852 films du monde entier. Les dessins animés de Priit Pärn Déjeuner sur l’herbe (Eine murul, 1987) et Hôtel E (Hotell E, 1992) se sont classés respectivement à la 11e et à la 36e place.

On peut considérer que le cinéma estonien est né lieu le 30 avril 1912. Ce jour-là, Johann Pääsuke (1892-1918), pionnier de la cinématographie mort pendant la première Guerre mondiale, dirigea la caméra qu’il venait d’acheter vers le ciel et filma ce qui constituait un événement pour l’époque, le vol de démonstration d’un avion au-dessus de Tartu.

Jaan Ruus
Critique de films, Président de l’Union estonienne des journalistes cinématographiques

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