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La culture estonienne contemporaine

22.04.2009

Festivals musicaux en Estonie


Située entre l’Europe Occidentale et l’Europe orientale, l’Estonie est également une zone frontière, ou plutôt une zone carrefour - du point de vue culturel. Ses traditions comportent des éléments originaires aussi bien de l’Est que de l’Ouest, même si les Estoniens ont plutôt tendance à se considérer comme des Nordiques et à se rattacher spirituellement à la Scandinavie. En fait, ce sont souvent les marges, les zones frontière, qui donnent naissance à d’intéressantes combinaisons, à des phénomènes originaux, et dans cette perspective, l’Estonie est à l’heure actuelle vraiment le pays de toutes les possibilités. La culture estonienne contemporaine, en dépit de la petite taille du pays, se compose ainsi de très nombreuses et différentes facettes, entre lesquelles il est souvent difficile de trouver des dénominateurs communs.

Une des meilleures cartes de visite de l’Estonie dans le reste du monde est incontestablement la musique contemporaine. Il est inutile de présenter aux amateurs de musique sérieuse des compositeurs tels qu’Arvo Pärt, Veljo Tormis et Erkki-Sven Tüür, Neeme Järvi, Eri Klas et Tõnu Kaljuste, ainsi qu’Anu Tali, qui fait de plus en plus parler d’elle dirigent orchestres et chorales dans le monde entier. La musique et le chant ont joué pendant des siècles un rôle essentiel dans le maintien de l’identité estonienne: la tradition des grandes fêtes du chant, qui avait émergé au XIXe siècle avec le mouvement de l’éveil national estonien, continue à représenter dans la vie culturelle estonienne un des phénomènes les plus originaux. Ces dernières années, le Festival de Musique traditionnelle de Viljandi est devenu l’une des manifestations culturelles les plus populaires de l’année auprès d’un public jeune et moins jeune : son objectif est en même temps de préserver et d’interpréter la tradition musicale des peuples les plus divers. Par ailleurs, le petit cercle qui se consacre au jazz depuis des décennies est parvenu à jeter des bases solides, gagnant un public abondant aux concerts de Jazzkaar au printemps.  La découverte de la musique expérimentale et alternative est pour sa part d’objectif du festival Hea Uus Heli. La qualité des albums de musiciens alternatifs estoniens tels que Rulers of the Deepi, Dave Stormi, Galaktlani et d’autres encore a été reconnue aux USA, en Grande-Bretagne, en Allemagne et ailleurs; les musiciens pop Vanilla Ninja, Maarja ainsi que les vainqueurs du Concours 2001 de l’Eurovision, Tanel Padar et Dave Benton, élargissent leur champ de rayonnement en direction des pays occidentaux et obtiennent aux hit-parades des résultats en progrès.

Dans le domaine des arts, l’événement le plus important, le plus attendu de ces dernières années a été indiscutablement l’inauguration début  2006 du nouvel édifice du Musée estonien des beaux-arts, Kumu kunstimuuseum, à Kadriorg. L’édifice lui-même, œuvre de l’architecte finlandais Pekka Vapaavuori, qui avait gagné le concours d’architecture organisé il y a plus de dix ans, a déjà attiré l’attention au plan international ; le public estonien est pour sa part surtout intéressé par ce qu’il peut admirer à l’intérieur du musée. Pour la première fois dans ses presque quatre-vingts-dix ans d’existence, ce denier est en mesure de présenter une exposition permanente d’art estonien, depuis le début du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1990. Les œuvres d’après la IIe Guerre mondiale ne sont pas moins représentées que les oeuvres classiques : on peut y admirer aussi bien des avant-gardistes reconnus tels que Leonhard Lapin, Ülo Sooster ou d’autres encore, que des auteurs particulièrement aimés des Estoniens, tels que Jüri Arrak et Enn Põldroos. A côté de l’exposition permanente, Kumu comporte également une galerie d’art contemporain et une grande salle d’exposition, qui accueille des œuvres venues d’Estonie et d’ailleurs. Kumu aspire ainsi à devenir l’un des grands centres artistiques des pays baltes, un lieu de rencontre dans la vie artistique du nord de l’Europe et de l’Europe tout entière.

Bien que les arts visuels ne soient pas davantage soumis aux barrières linguistiques, les artistes estoniens ont eu dans ce domaine plus de difficultés que les musiciens à sortir de chez eux. Depuis 1997, la Biennale de Venise joue un rôle particulier dans la popularisation des arts estoniens : l’Estonie y a été représentée les artistes internationalement les plus connus, tels que Jaan Toomik et Ene-Liis Semper, ainsi que Marco Laimre, Kaido Ole et Marko Mäetamm etc.  Parmi les artistes issus de l’émigration, c’est Mark Kalev Kostabi et son Kostabi World à New York qui ont le plus attiré ces dernières années l’attention des critiques.

Il arrive souvent que la culture estonienne soit vue, en raison de ses racines protestantes, comme une culture plus de la parole que de l’image, une culture qui valorise la littérature, plus que les autres domaines artistiques. Le panorama actuel de la littérature estonienne est kaléidoscopique. On y distingue de nombreuses et diverses orientations. Tout d’abord mentionnons les oeuvres que Jaan Kross, le « grand monsieur » de  la littérature estonienne, qui portait sur l’histoire et la destinée des Estoniens ; il faut également noter la portée de l’oeuvre de Jaan Kaplinski, prosateur, poète, essayiste et traducteur. Dans la dernière décennie, les oeuvres de Tõnu Õnnepalu ont suscité des débats particulièrement animés, alors que les textes de Hasso Krulli ont joué un rôle important dans la réflexion sur les questions culturelles. De nouvelles oeuvres sensibles, alliant en prose et en poésie expérience historique et expérience individuelle, sont sorties de la plume de Viivi Luik, alors que Doris Kareva s’inscrit puissamment dans la riche tradition de la poésie féminine estonienne. Parmi les écrivains les plus populaires en Estonie même, nous ne saurions oublier Andrus Kivirähk, qui va chercher son inspiration dans la mythologie estonienne, aboutissant à des résultats parfois cocasses, et  Kaur Kender, qui décrit la société contemporaine en plein capitalisme émergeant. Les jeunes poètes estoniens sont actifs, ils sont rassemblés dans différents groupements, et le Festival de la poésie nordique permet tous les ans de découvrir la poésie estonienne tout autant que celle des voisins les plus proches de l’Estonie. Si la littérature en estonien demeure centrale, les activités de traduction occupent une position de plus en plus importante dans la nouvelle période d’indépendance, aussi bien pour faire connaître les classiques de la littérature que pour diffuser les textes de base de l’histoire de la culture. En même temps, la question de la préservation, du développement et de l’évolution de l’estonien, qui a moins d’un million de locuteurs, de la création d’un lexique couvrant tous les domaines de la vie, est sérieusement à l’ordre du jour dans une société de plus en plus ouverte. Elle est sous-tendue par le journalisme culturel, qui jouit d’un nombre de lecteurs relativement important, notamment si on le met en rapport avec l’ensemble de la population.

Si on le compare avec les genres de création individuelle, le théâtre présente un système bien plus complexe – les évolutions y sont donc plus lentes et plus laborieuses.  Après une période de crise au début des années 1990, les salles ont retrouvé leur public. Le plus ancien des théâtres estoniens, le Vanemuine de Tartu, a  gardé sa polyvalence, puisqu’il offre des mises en scène de théâtre, de musique et de danse. En plus du Théâtre estonien d’art dramatique (Eesti Draamateater) et du théâtre d’opéra et de ballet Estonia, il faut mentionner parmi les établissements les plus prestigieux et les plus créatifs le Théatre municipal de Tallinn (Tallinn Linnateater), qui s’affirme surtout en raison de l’énergie de son directeur, le metteur en scène Elmo Nüganen. Les représentations alternatives trouvent toujours un foyer d’accueil assuré au théâtre Von Krahl, dirigé par Peeter Jalakas. Il faut mentionner l’importance de Mati Unt, écrivain et metteur en scène récemment décédé, qui s’était forgé un public personnel avec une oeuvre caractérisée par l’utilisation au théâtre de stratégies et de tactiques postmodernistes. Un nouveau théâtre a également attiré l’attention des critique et a suscité un grand intérêt : il s’agit de “NO99”, avec les mises-en-scène de son responsable Tiit Ojasoo et ses expériences d’analyse de l’essence et des limites de la représentation. Autre phénomène digne d’attention, le théâtre d’été attire un public nombreux, découvrant chaque année de nouveaux cadres et possibilités de représentation pour des mises en scène de tous genres en dehors des salles de théâtre habituelles. De plus, à côté des grands théâtres nationaux, nous voyons se développer de plus en plus activement les petites troupes indépendantes, auxquelles s’ajoutent les amateurs de danse contemporaine, avec plusieurs troupes, agences et festivals.

À côté du théâtre, l’Estonie a recommencé à se donner les moyens matériels et humains d’une production cinématographique régulière: en plus des cinéastes plus expérimentés, tels que Jüri Sillart ou Peeter Simm, on voit émerger une nouvelle génération de réalisateurs de films de fiction qui arrive à maturité (Andres Maimik, Jaak Kilmi, Rainer Sarnet). Dans la vie cinématographique de l’année, le point culminant demeure, aussi bien pour les amateurs estoniens que pour ceux de la région, ce point de rencontre qu’est le Festival des nuits noires (Pimedate Ööde Filmifestival) ; un public fidèle fréquente le Festival annuel du Film documentaire et anthropologique de Pärnu, organisé par le cinéaste Mark Soosaar, personnalité aux multiples facettes. Et depuis des années, le cinéma estonien est internationalement connu grâce à l’animation, et surtout à Priit Pärn qui demeure parmi les principaux auteurs de films d’animation au monde.

Au cours de la dernière décennie, le cadre de vie des Estoniens a lui aussi évolué dans un espace tout aussi stimulant. C’est surtout à Tallinn que l’architecture et l’urbanisme ont donné lieu à des discussions animées: s’y côtoient la vieille ville, qui relève du patrimoine mondial de l’UNESCO, et un espace de métropole, avec de grands édifices à murs de verre – hôtels et centres commerciaux, sièges de banques et de sociétés. Il y a eu également beaucoup de débats dernièrement autour de certains monuments, vus d’une part en tant qu’objets commémoratifs d’événements compliqués et parfois contradictoires et d’autre part comme œuvres d’art et d’urbanisme.

Dans la vie quotidienne aussi bien que dans le paysage culturel, il n’y a pas que l’environnement culturel et physique: un troisième espace, la réalité virtuelle, voit son rôle grandir en permanence. Les nouveaux media technologiques ont d’ores et déjà marqué l’évolution des arts visuels, mais ils sont aussi présents dans d’autres domaines de la culture, par exemple en tant que moyens de communication, sous forme de revues ou de sites Internet. C’est dans l’ouverture aux nouvelles possibilités que s’expriment la mobilité d’une petite culture et sa capacité à évoluer sans pour autant perdre son identité.


Anu Allas
critique d’art

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