L’Estonie, pays de la musique

02.09.2005
Peut-être est-ce les longs hivers, peut-être est-ce le rythme et la sonorité de la langue estonienne chargée de voyelles ou peut-être est-ce juste le fait que les Estoniens trouvaient, il y a longtemps, que le pouvoir du chant remplissait les longues journées estivales et les longues nuits hivernales. Quoi qu’il en soit, la musique, dans toutes ses variétés, a formé et forme toujours une part importante de la vie estonienne.
Il y a même plusieurs anciens proverbes en Estonie basés sur la musique. « Un chant sur tes lèvres apaise la tristesse dans ton cœur » ; « Chanter rend le cœur joyeux » ; et « Danse à travers la vie, chante ton âme dans le Ciel » sont juste quelques-uns parmi les proverbes témoignant de l’appartenance des chants dans la vie quotidienne. Quelques érudits soutiennent que les Estoniens se servaient du chant et des airs comme d’un sortilège pour se protéger contre les épreuves de la vie. Or, leur amour vis-à-vis de la musique et du théâtre a été si fort qu’il y a un siècle, à l’initiative du peuple, des fonds furent collectés pour la construction de l’opéra national « Estonia » . Les Estoniens ont également utilisé le chant dans leur lutte pour la liberté culturelle et politique et comme un moyen pour unir le peuple du pays dans une expérience commune. Ce n’est pas par hasard que la dernière phase de la lutte pour l’indépendance de l’Estonie est appelée la révolution chantante. Lorsque l’Estonie a remporté la victoire au concours Eurovision de la chanson en mai 2001, plusieurs commentateurs ont signalé que l’Estonie avait quitté l’Union soviétique en chantant et qu’elle allait entrer dans l’Union européenne en chantant. Pour les Estoniens, c’est un compliment qui était le bienvenu et bien mérité.
Si le peuple d’un pays aime la musique à ce point, on peut s’attendre à voir cette nation sur la scène mondiale, et c’est bien le cas. Il était dit une fois qu’il était possible de trouver un marin estonien dans n’importe quel port du monde ; de nos jours, il est plus probable d’en trouver un dirigeant des orchestres aux Etats-Unis, chantant des airs en Autriche, ou écrivant la partition sur un terrain musical inconnu. Les chefs d’orchestre estoniens les plus connus, Neeme Järvi, Eri Klas, Olari Elts et Anu Tali ont séduit le public en travaillant avec des musiciens des pays nordiques jusqu’aux Amériques.
Les traditions musicales fortes et variées de l’Estonie ont également donné naissance à des compositeurs tels que Arvo Pärt et Erkki-Sven Tüür. La balance bien maîtrisée du silence et du son chez Pärt est tout simplement captivante. Il y a encore d’autres compositeurs qui gardent la tête haute, et cela vaut la peine de garder ses oreilles ouvertes pour Lepo Sumera et Raimond Kangro. La musique classique à part, les chants folkloriques retravaillés par Veljo Tormis, d’une beauté envoûtante, méritent toujours d’être écoutés.
Comme on pourrait s’y attendre, les bons compositeurs et chefs d’orchestre apparaissent rarement sans excellents chanteurs, chorales et musiciens. Prenons par exemple le Chœur Philharmonique d’Estonie, dirigé par Tõnu Kaljuste, qui a effectué un grand nombre de tournées internationales couronnées de succès. Le niveau international du Chœur Philharmonique d’Estonie est confirmé par le fait que la direction artistique du chœur, depuis l’automne 2001, est assurée par le Britannique, Paul Hillier, issu du célèbre Hillier Ensemble.
La musique du riche passé médiéval estonien revit au travers de l’ensemble de musique ancienne Hortus Musicus, qui se produit depuis trente ans sous la direction de Andres Mustonen. L’étendu du répertoire de base de cet ensemble, allant des chants grégoriens jusqu’aux sonates en trio de Bach, souligne la capacité des Estoniens à assimiler et à restituer la musique mondiale.
Or, il n’y a pas que la musique classique. La musique innovante et contemporaine est jouée par le NYYD Ensemble, sous la direction de Olari Elts. Chaque saison, cet ensemble unique présente un programme contemporain passionnant. A côté des compositeurs mieux connus tels que Louis Andriessen, John Adams, Michael Nyman, la musique des jeunes compositeurs estoniens peut être entendue. En Estonie, tout compositeur voit la coopération avec le NYYD Ensemble comme un investissement d’avenir.
Les amis du jazz, du rock ou de la pop ne sont nullement négligés en Estonie. Le festival Jazzkaar a lieu tous les printemps, et pendant la dernière décennie, ce festival a vu se produire des noms tels que Joe Zawinul, Jan Garbarek, Terje Rypdal et Courtney Pine devant un public admiratif. L’Estonie a une multitude de festivals de musique –passant du Festival International d’Orgue dans plusieurs églises estoniennes jusqu’au Festival de Musique Folk de Viljandi, aux Journées de l’Opéra à Kuressaare, et aux concerts de pop et de rock dispersés partout dans le pays. Les artistes estoniens réussissent aussi dans tous les domaines puisés à partir de la pop, du rock et de la musique underground en rivalisant avec des spectacles internationaux majeurs dans leurs tournées à travers les régions.
Néanmoins, presque tous sont respectueux devant les festivals de chant de l’Estonie, organisés tous les cinq ans avec plus de 30 000 chanteurs et plus de 100 000 spectateurs. Dans le passé, ces festivals de chant ont réussi à unir le pays dans le chant, et l’ont fait à maintes reprises durant les 130 ans d’existence du festival. On dit souvent en blaguant que le Festival de Chant, c’est une moitié du pays qui chante et l’autre qui l’écoute. Le festival symbolise la portée profonde et l’appel unificateur de la musique en Estonie et exprime l’espoir de voir la tradition du chant dans le pays se perpétuer et évoluer dans les années à venir.
|
| La tradition des Fêtes du chant, dont la première a eu lieu il y a 137 ans, relève du Patrimoine culturel de l’UNESCO et n’a rien perdu de sa popularité parmi les Estoniens |
Ecrit pour le Ministère des Affaires étrangères par Igor Garshnek, musicologue, David Mardiste, journaliste
 
|